Le portail occidental en 1989 avant sa restauration, DR.

Inauguration du portail ouest de la Cathédrale de Senlis, le Vendredi 14 septembre
La municipalité a souhaité profiter de la tribune qu’offre le Rendez-Vous de Septembre pour procéder à l’inauguration du portail restauré de la Cathédrale après 4 ans de travaux.

Le portail de la cathédrale est considéré par les plus grands spécialistes comme un monument majeur de l’art occidental. D’une part, son sujet « la glorification de Marie » est novateur au XIIe siècle et installe la dévotion mariale. D’autre part la qualité de ses sculptures, réhaussées par la polychromie et la dorure que la restauration a permis de restituer, est considérée comme exceptionnelle.

Le regretté Jean Vergnet-Ruiz, Senlisien, Inspecteur Général des Musées de France, écrivait à son sujet : « La grande, l’essentielle, la capitale et profonde originalité de notre portail, qu’admirera et qu’imitera la chrétienté européenne toute entière, réside dans le décor du tympan et du linteau. C’est ici, pour la première fois que l’emplacement d’honneur auparavant réservé à Dieu lui-même dans la mandorle, accompagné ou non des quatre animaux du tétra morphe, symboles des évangélistes, fut occupé par la mère du Christ dans sa glorification, outre deux scènes préparant celle-ci : la mort et l’assomption… La Vierge est assise sur un trône aux côtés de son fils et sur le même plan que lui. La couronne est déjà sur sa tête… Tout de suite après Laon, Longpont, Chartres, Paris, Sens, Noyon, s’inspirèrent du groupe senlisien.»

Le texte complet de Jean Vergnet Ruiz est à votre disposition ici même ainsi que celui de Claude du Granrut, Première Adjointe au Maire de Senlis, qui a suivi de bout en bout ce chantier au nom de la municipalité. Elle y explique le déroulement de cette aventure vécue avec un Comité Scientifique et avec Etienne Poncelet, Architecte en Chef des Monuments Historiques, chargé de ce chantier.

Un colloque scientifique international sera organisé en 2008 à Senlis sur le thème de ce portail et sa restauration.


La Cathédrale de Senlis et son portail principal, texte de Jean Vergnet-Ruiz, Inspecteur général des Musées de France

Notre Dame de Senlis est un des monuments les plus importants de l’art français à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, tant au point de vue architectural que dans le domaine de l’iconographie où elle occupe une place d’une importance absolument exceptionnelle.

Commencée peu après 1170 pour remplacer une cathédrale antérieure dont il demeure ici et là quelques vestiges, elle comporte une nef flanquée de bas-côtés prolongés par un déambulatoire sur lequel se greffent des chapelles arrondies entourant le sanctuaire (la chapelle de la Vierge est une inutile adjonction du XIXe). Le plan du chœur procède, comme à Saint-Germain-des-Prés et à Noyon, de celui de Saint-Denis. Primitivement il n’y avait pas de transept. Le massif de façade fut terminé en 1185. Les trois premières travées de la nef et le chœur l’étaient lors de la dédicace de l’église en 1191. Ils furent réunis au début du XIIIe, qui établit ensuite le transept. Les voûtes sont parmi les toutes premières, sinon les premières où apparut la division en six caissons ou sexpartite, qui ne vécut qu’un temps, sans doute pour des raisons de solidité, et qui se répandit un temps, ici même à Saint-Frambourg, aux environs de Silly-le-Long, à Ermenonville, dans d’autres églises de villages et plus loin dans de nombreux et importants monuments, la plupart au Nord de la Loire.

La sculpture des chapiteaux est riche et sévère, la pureté du galbe des colonnes remarquable. L’esprit général est celui du haut gothique avec ses recherches d’unité d’ensemble, d’harmonie de rapport entre les surfaces pleines et les percements, de pureté des proportions. Un caractère différent règne dans l’extrême élévation de la tour Sud et de sa flèche, chantée par les libérateurs et les poètes, qui élève à 78m du sol les jeux de virtuosité de ses pleins, de ses vides, de ses pinacles et de ses gâbles, obéissant sans doute en cela à une nouvelle conception de la présence divine dans la pénétration universelle de la lumière, conception qui transforma les églises du XIIe en agrandissant progressivement les fenêtres pour les emplir toujours davantage du signe visible de la divinité. Les textes de Suger et de ses émules rapportés par Jansen ne permettent plus d’en douter. On sait que la découverte de la croisée d’ogive allait alors permettre d’en multiplier l’expression.

Au début du XVIe, l’atelier des Chambiges devait, avec des vues esthétiques différentes, habiller et enrichir le transept de la manière la plus brillante. Les grands portraits des façades latérales, d’une richesse assez étourdissante, font la transition entre la fin du gothique et les débuts de la Renaissance proprement dite.
Mais le portail principal certainement terminé en 1185, et à coup sûr pour la dédicace de 1191, revêtu de la merveilleuse parure sculptée que par le bonheur il conserve aujourd’hui, retient plus que tout l’attention par son originalité et sa nouveauté. Quel génial novateur l’inspira, quel artiste le réalisa ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Tout au plus pourrons- nous en rechercher les sources.
Dans une façade sévère et pure, d’une composition fidèle aux canons de l’art roman, modèle de juste harmonie, de calme mise en valeur des volumes, il s’ouvre entre deux portails latéraux plus petits, aux tympans ornés d’arcatures encore en plein cintre, retombant sur de petits piliers, selon une formule rare qui se retrouve dans l’église voisine de Saint-Wast-lès-Mello.
Son soubassement supporte les scènes d’un calendrier surmontées de chaque côté de la porte par quatre statues formant colonnes. Au-dessus un important linteau fait de deux scènes accolées comme les tableaux d’une prédelle. Le tympan en tiers point est encadré par quatre rangs de voussures à personnages retombant au-dessus des chapiteaux des statues.
Les scènes du calendrier, glorification du travail chère au Moyen-âge, associées aux signes du zodiaque païen qu’elles sanctifient, et qui sont parfois comme à Amiens étroitement représentés avec elles, transpositions symboliques pour certains des moments de la vie du Christ, se rencontrent avec une sorte de prédilection dans des églises dédiées à Notre-Dame. Le calendrier de Senlis est l’un des plus anciens exemples du thème, peut-être pris à Saint-Denis. La formule encore nouvelle tâtonne, sans trouver l’équilibre parfait qu’elle présentera à Saumur, Amiens ou Rampillon. Le moissonneur, le vendangeur, le vieillard qui se chauffe, marquent un début de réalisme sensible, mais conservent dans leur mise en page, dans les plis de leurs vêtements, le caractère archaïque de chapiteaux antérieurs. Les signes du zodiaque qui dans les quatre feuilles raffinées d’Amiens correspondent aux mois, sont ici absents ou plutôt remplacés au bout des rangées par des monstres, aspic ou basilic, sirène-oiseau, tête cornue gardant la rudesse romane et emplissant étroitement leur cadre comme dans des miniatures ou des ivoires plus anciens. La scène de la chasse, où le cavalier tient d’une main la bride de son cheval et de l’autre son faucon, est célèbre par son originalité ; l’image était sans doute familière au sculpteur dans un pays de chasse.

Les clercs au Moyen-âge ont aimé annoncer le Nouveau Testament par les scènes de l’Ancien qui le préfigurent. A partir du XIIe, ils dressèrent, sur les parois d’encadrement des portails, les patriarches et les rois que les Pères désignaient comme annonciateurs et précurseurs du Christ. A Chartres, à Reims et en bien d’autres lieux, ces hérauts de Dieu selon la parole de Saint-Augustin : Moïse, Jérémie, Abraham, etc. accueillent le chrétien dès le seuil. Or c’est à Senlis qu’apparaît pour la première fois leur cohorte répandue dans toute l’Eglise au XIIIe, Emile Mâle le démontra en 1911 dans un article fondamental de la Revue de l’Art ancien et moderne : le portail de Senlis et son influence, Isidore de Séville, dans son Manuel donne le sens pas toujours à première vue évident, de ces représentations.
Voici ce qu’il écrit par exemple de Melchisédech : « Il annonce le sacrifice divin que Jésus viendra plus tard instituer, en offrant le pain et le vin à Abraham ». C’est ainsi que nous sommes introduits à Senlis dans la cathédrale par Moïse (restauré par erreur en David au XIXe), Jérémie (portant la croix), Siméon (portant l’enfant), etc. Le porteur d’agneau n’est pas Abel comme on l’écrit toujours et qui n’a rien à faire dans ce colloque, mais Samuel, annonciateur de l’autre berger qui dira : « Je suis le bon pasteur qui donne la vie à ses brebis ».
Décapités à la Révolution ces introducteurs divins ont reçu au XIXe des têtes d’un bon style, mais l’examen au musée du Haubergier de fragments retrouvés et particulièrement de la tête de Christ (elle ne provient pas de notre portail, mais du même atelier), permet de mesurer l’écart avec les originaux disparus et donne la mesure de l’intense émotion, à la fois esthétique et pieuse, que l’ensemble intact pourrait dégager.

Autre formule nouvelle, L’arbre de Jessé, déjà répandu par le vitrail, et dont le plus ancien exemple connu encore une fois à Saint-Denis avec celui imaginé par Suger en 1144. Ici les rois ancêtres de la Vierge et de son fils garnissent les voussures. Avec Senlis, Mantes et Laon ont les premières transposé l’arbre en série de figurines nichées dans les archivoltes. Nous n’avons pas de texte permettant d’assurer l’absolue priorité de Senlis, mais elle n’est pas impossible si l’on considère que notre portail est le premier qui fut jamais consacré à la gloire de Marie. Que si le Christ termine encore au XIIIe dans les vitraux le végétal héraldique, la Vierge le remplacera ensuite dans le fleuron terminal. Et déjà au XIIe, le moine Hervé écrivait : « Jessé appartenait à la famille royale et c’est pourquoi sa tige signifie la lignée des rois. Quant au rejeton, il symbolise Marie, comme la fleur symbolise Jésus-Christ ».
La même vue placera les rois de Juda en galerie de façade d’autres cathédrales du XIIIe, dédiées à la Vierge, et causa leur destruction par la Révolution qui les prit pour les rois de France. Plus heureux, les rois de Senlis, pris pour de simples anges, n’y perdirent que quelques têtes, là où les mains des vandales purent les atteindre.

Toutefois, la grande, l’essentielle, la capitale et profonde originalité de notre portail, qu’admirera et qu’imitera la chrétienté européenne toute entière, réside dans le décor du tympan et du linteau. C’est ici pour la première fois que l’emplacement d’honneur auparavant réservé à Dieu lui-même dans la mandorle, accompagné ou non des quatre animaux du tétra morphe, symboles des évangélistes, fut occupé par la mère du Christ dans sa glorification, outre les deux scènes préparant celle-ci : la mort et l’assomption.
La dévotion, la vénération et le culte de la Vierge avaient progressivement au cours du XIIe, et spécialement en Angleterre, pris une place de plus en plus importante dans la piété des fidèles. La vue des monuments de terre sainte et les répliques rapportées des croisades y furent pour beaucoup. C’est alors que de nouvelles églises et cathédrales lui furent dédiées, ou que les anciens titulaires s’effacèrent derrière elle, comme ce fut le cas à Senlis pour les Saints Gervais et Protais. La ronde-bosse, le vitrail, en multiplièrent plus que jamais directement l’image ou les allégories. C’est à Senlis, en 1185, qu’elles devaient s’épanouir pour la première fois, sculptées sur une façade. Affirmation triomphante au fronton d’un temple de l’amour des fidèles, dans la première manifestation extérieure solennelle, visible et concrète, de l’immense et chaleureuse piété populaire qui s’imposa en quelque sorte alors que la liturgie et les bréviaires étaient encore assez réservés.
Dans les scènes de la mort et de l’assomption sur le linteau, l’artiste a figuré plusieurs anges venus se presser pour assister aux événements, image des fidèles empressés à entourer de religieuse affection celle qu’ils aimaient tant. La scène dite à tort du couronnement (il s’agit en réalité de la glorification) domine les deux autres et s’inscrit dans le tympan, composition entièrement neuve et originale dont nous ne connaissons aucun modèle antérieur, vitrail ou miniature. La Vierge est assise sur un trône aux côtés de son fils sur le même plan que lui. La couronne est déjà sur sa tête. Une petite figure de Dieu le père bénissant, s’inscrit immédiatement sous la pointe de l’arc. De part et d’autre les anges thuriféraires sous des arcades.
Tout de suite Laon, Longpont près de Paris, Chartres, Paris, Sens, Noyon, s’inspirèrent du groupe senlisien. Emile Mâle pense qu’une scène aussi belle, aussi neuve, dût naître ailleurs, dans quelque abbaye docte et cultivée. Il pensait à Saint-Denis dont nous trouvons ainsi l’exemple et l’enseignement à la base des créations senlisiennes. Le rayonnement de l’illustre abbaye était immense. Sa réputation théologique et liturgique, la faveur royale, et en ce qui nous concerne, les rapports de voisinage, l’expliquent facilement. Elle possédait de grandes terres près d’ici, à Ully-Saint-Georges. Enfin, certains auteurs font naître Suger, son génial abbé, au village d’Ercuis, à quatre lieues de Senlis.

Donnons pour finir la parole à notre ancien professeur Emile Mâle, le maître incontesté de l’iconographie française. Il écrivait un jour de notre portail : « Tout l’ensemble est une œuvre émouvante, poétique, où l’on sent la main d’un grand artiste. Il ne s’attarde pas aux détails secondaires. Deux scènes au linteau font tout le récit. La Vierge meurt au milieu des apôtres, puis, trois jours après les funérailles, les anges viennent enlever son corps. Des deux bas-reliefs, le premier mutilé, mais le second est une merveille. Ces jolis anges serrés dans leur tunique, affranchis du poids de la matière, sont légers comme les hirondelles dont ils ont les longues ailes. Ils s’empressent d’obéir à l’ordre de Dieu dans un élan où il y a plus d’amour encore que de respect. Les étoffes serrées au corps, la calligraphie des plis (nous avons fait la même observation pour le calendrier), les tire-bouchons de cheveux disposés sur les fronts, rattachent ce bas-relief à l’ancienne école, mais par le sentiment et la vie du mouvement, par le charme et la poésie, cette belle œuvre annonce des temps nouveaux. A cette date de 1185, le bas-relief de Senlis apparaît comme un prodige ».


La restauration du Portail Ouest de la Cathédrale de Senlis, texte de Claude du Granrut, Première Adjointe au Maire de Senlis, chargée des affaires culturelles

La décision de restauration du Portail Ouest de la Cathédrale de Senlis dédiée au Couronnement de la Vierge, marquera l’histoire de la sculpture médiévale pour plusieurs raisons :
- les nouvelles technologies pour débarrasser les sculptures de la couverture de crasse et de salissures permettent désormais de respecter la ou les couches picturales et ainsi de mettre au jour le travail originel des sculpteurs de pierre de la fin du XIIe siècle rehaussé par la polychromie qui affine le modelé des personnages, leurs poses et l’expression de leurs visages et de leurs regards.
- s’agissant d’une des premières cathédrales gothiques dont la façade sévère s’apparente encore aux églises romanes, ce portail constitue une introduction à la fois glorieuse et sacrée aux cérémonies religieuses de la Cathédrale.


La première étape de la restauration a consisté en un dépoussiérage et en essais de nettoyage selon des techniques différentes pour permettre au Comité Scientifique de décider celles qui seraient les plus appropriées pour identifier les couches de peinture ou de protection successives qui ont complété ou altéré la couche originelle du XIIe siècle.

Toutes ces précautions ont abouti à une restauration respectueuse et à la révélation d’un portail d’une richesse en couleurs rare et d’une lecture émouvante. Son caractère sacré est intact en dépit du bouchage du tympan, du remplacement des têtes des statues colonnes au XIXe siècle et des quelques manques d’éléments de sculptures, de volutes et d’objets d’ornement. Les Prophètes, les descendants de Jessé, les Rois d’Israël qui entourent la Vierge pour son couronnement appellent à la méditation, à la prière et à la plénitude de la joie.

Certes, la polychromie voulue par les artistes qui ont concouru à la réalisation de ce portail était sans doute plus prononcée, plus diverse et plus vive mais leurs intentions sont perceptibles : l’alternance de couleurs rouge et vert pâle des voussures pour lui donner plus de profondeur, la rousseur des cheveux et des barbes, les nattes blondes de la seule silhouette féminine, le rose délicat des joues, les couronnes ou les bonnets, les poses très personnelles de chacun pour les identifier, les regards croisés du Christ et de sa Mère empreints de respect et de fierté, l’expression respectueuse voire malicieuse des anges. Tout cela concourt à une identification avec cette œuvre de foi et de maîtrise artistique exceptionnelle.


Désormais, le promeneur, touriste ou senlisien passant sur la place du parvis de la Cathédrale ne pourra s’empêcher de s’arrêter devant ce portail pour goûter un long moment de rêve ou de prière et s’associer à la révélation de l’art au service de la foi.


Les trésors du Portail Ouest de la Cathédrale de Senlis, texte de Diane Brouillette, étudiante à l’Université de Berkeley en Californie. Thème de sa thèse « la Cathédrale de Senlis au XIIe siècle ».

L’échafaudage monté devant le portail ouest de la cathédrale a permis une meilleure étude des sculptures du tympan et des voussures. Mais rares sont ceux qui ont pu l’utiliser pour admirer de plus près des détails peu discernables vus du niveau de la place du Parvis.

Une des choses les plus remarquables du tympan est la vision de la Vierge assise avec majesté à côté du Christ et tenant un livre sur lequel on peut toujours lire son nom : MARIA. Devant cette scène triomphante, on ne peut s’empêcher de prendre place en imagination à côté de la Vierge, parmi les sept délicieux petits anges qui se penchent, avec curiosité, en dehors des oculi, ou sur des banquettes sur lesquelles ils sont assis, afin de mieux apercevoir le spectacle qui se déroule devant eux. La tête d’un des angelots provenant de cet ensemble est actuellement au Musée du Haubergier : elle nous d’apprécier à loisir le charme du visage et la maîtrise de la taille de toute la sculpture du tympan.

Le portail occidental de la cathédrale de Senlis a toujours été considéré parmi les réalisations majeures de la sculpture du XIIe siècle en France. Comme cela est bien connu, le tympan montre une des premières représentations monumentales du Triomphe de la Vierge. Sa mort parmi les apôtres affligés et la Résurrection de son âme, enforme de petit enfant, sont dépeintes dans la moitié gauche du linteau, malheureusement mutilé sous la Révolution. Sur l’autre moitié, dans une des scènes les plus ravissantes de la sculpture médiévale, est représentée l’Assomption corporelle de la Vierge trois jours après sa mort, scène dans laquelle on voit descendre les anges comme une nuée d’oiseaux fébriles, afin de l’emporter au Ciel. C’est par leur disposition – massés autour du sarcophage – et par les actions qu’ils accomplissent – l’un qui offre la couronne de la Reine de Ciel, l’autre qui pousse les épaules de la Vierge par derrière, un troisième qui étend les bras de part et d’autre de son cou, accomplissant un effort extraordinaire pour la soulever – que la scène revêt une force expressive qui traduit parfaitement le caractère urgent et dramatique du sujet.

Aucun des thèmes sculptés sur le portail n’était tout à fait inconnu dans les arts figuratifs du XIIe siècle. Mais ce qui est nouveau à Senlis, c’est leur perception dans un contexte spatial très développé, lié à un style plastique fort animé qui est en plein accord avec les implications dramatiques du sujet.


La sculpture à Paris dans la seconde moitié du XIIe siècle, texte d’Alain Erlande-Brandenburg, conservateur du Musée National de Cluny

Depuis le milieu du XIIe siècle, les chantiers parisiens ont pris un rôle de premier plan dans la naissance de l’architecture gothique : Saint-Martin-des-Champs, Saint-Germain-des-Prés, terminé en 1163, et enfin Notre-Dame de Paris dont la construction commence vers 1160, sont trois étapes primordiales, dont l’importance a déjà été soulignée. Il est certain que ces chantiers ont attiré dans la capitale bon nombre d’artistes de toutes les techniques. Il n’est cependant guère aisé d’en être assuré, puisque peu d’œuvres de cette époque subsistent. Les études sur la sculpture poursuivies depuis quelques années permettent de soulever en partie ce voile mystérieux. On commence maintenant à soupçonner que les sculpteurs ont produit à Paris des œuvres d’une très grande beauté, particulièrement importantes, en outre, dans l’évolution du style.

La découverte récente de l’Hôtel Moreau de fragments des statues-colonnes du portail Sainte-Anne et sa reconstitution partielle éclairent d’un jour très neuf les balbutiements de la sculpture gothique. De peu postérieur à Saint-Denis, terminé en 1140, ce portail exécuté en 1150-1160, échappe entièrement à l’influence dionysienne et apparaît comme une œuvre profondément originale. Sans antécédent, il est également sans lendemain. Il ne subsiste en effet aucune sculpture contemporaine qui présente les plis métalliques du Saint-Pierre ou du Saint-Paul, aucune aussi étonnante que la tête de David. Les rapprochements que Emile Mâle établissait entre la Vierge et l’Enfant du tympan et celle de la cathédrale de Chartres apparaissent à la lumière des découvertes récentes, relevant plus de l’iconographie que du style. Comme l’a montré M. Thirion, les parties hautes du portail Sainte-Anne sont l’œuvre de plusieurs artistes. Certains ont été mis en rapport plus étroit avec ceux de la façade de Saint-Denis. Les plis sont toujours plus arrondis à Saint-Denis, plus aigus à Paris.

Les rapports Paris-Senlis ont été également évoqués à plusieurs reprises et l’on admet habituellement que la source du style de Senlis se trouve au portail Sainte-Anne. Cette question se révèle à l’examen beaucoup plus importante qu’il n’y paraît, car on admet généralement que les deux voussures du Louvre : le Christ tenant le glaive dans sa bouche et l’agneau pascal ont été exécutés pour ce portail et, qu’au XIIIe siècle, on fit des copies aujourd’hui en place. L’examen attentif des voussures ne montre rien de tel : elles appartiennent au XIIe siècle. Le style des deux fragments du Louvre, très proche de celui de Senlis : plis souples des vêtements, visages ronds, mèches de cheveux terminées en coquilles ne se retrouve absolument pas dans le portail de Sainte-Anne. Il est donc assuré qu’ils n’en proviennent pas.

Cet irritant problème d’origine se pose également pour le torse de prophète que le Musée de Cluny a déposé au Louvre. Il ne peut provenir, comme on l’a généralement cru, de Notre-Dame de Paris, mais d’une autre église parisienne qui n’a pas été jusqu’à présent identifiée. Ses rapports avec Senlis apparaissent éclatants : traitement plus souple et par là même plus monumental, dans le torse du Louvre. Les statues de Senlis sont davantage marquées par l’influence de l’art du métal. La Porte des Valois remontée au XIIIe siècle dans le bras nord du transept de Saint-Denis se rattache à un même courant, mais soulève le problème de ses rapports avec Mantes. La difficulté qu’elle soulève est son authenticité : les statues ont été déposées par Alexandre Lenoir pour son Musée des Monuments Français, elles ont dû être restaurées, soit à cette époque, soit plus tard, lors de leur remise en place. Quant au tympan et aux voussures, ils ont été fortement regrattés et complétés par l’architecte Debret. C’est assez dire les difficultés qu’on à se prononcer à leur sujet.
La difficulté à dater ces différents éléments sculptés ne permet donc pas de préciser en toute certitude dans quel sens se sont effectués les rapports. On reste seulement assuré que la diversité stylistique règne sur les chantiers parisiens. La disparition du portail de Saint-Germain-des-Prés se révèle donc comme particulièrement cruelle. Connu par une gravure publiée par Dom Bouillart, dans sa monographie, il était vraisemblablement contemporain des travaux de chœur. Aucun fragment n’a pu en être jusqu’à présent identifié, si bien qu’il n’est guère aisé de définir le courant dont il relève. On a cru cependant pouvoir affirmer à l’examen détaillé de cette gravure que les statues étaient proches de celles de Chartres. Quoiqu’il en soit, il est certain qu’il tenait une place de choix dans le développement de la sculpture à Paris. De peu postérieur au portail Sainte-Anne, il est antérieur à la Porte des Valois : conservé, il aurait pu permettre d’affirmer le rôle de Paris dans l’évolution plastique des années 1160-1180.

Ce bref constat d’échec n’est peut-être que provisoire. Des découvertes comme celles de l’Hôtel Moreau, des identifications d’œuvres comme les voussures ou le torse de prophète du Louvre, permettent de mieux saisir que, dès cette époque, les sculpteurs des chantiers parisiens ont exécuté des œuvres de première importance.




Détail du portail en 2007, DR. Détail du portail en 2007, DR. Détail du portail restauré en 2007, DR. Détail du portail restauré, juin 2007, DR. Détail du portail restauré en 2007, DR. Détail du portail ouest restauré en 2007, DR. Détail du portail restauré en 2007, DR. Détail du portail ouest de la cathédrale Notre-Dame restauré, juin 2007, DR. Détail central du portail restauré, juin 2007, DR. Détail du portail ouest de la cathédrale Notre-Dame, juin 2007, DR. Détail du portail ouest en 2007, DR. Détail du portail restauré en 2007, DR.